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mercredi, 18 septembre 2013

Une heure, une histoire: "Somethin' Else*"

someslse.jpg— T’avais dit qu’on arriverait les premiers.

— Hein ?

— T’avais dit qu’on arriverait les premiers !

— Qu’est-ce que j’en sais si on est les premiers ou les derniers ?

— Oui, mais t’avais dit…

 

Je la débarque au premier virage. Elle m’ennuie.

 — Descends.

— Quoi ?

— Prends ton sac, tu me fatigues.

 

Je ne la regarde pas. Dans cinq secondes, elle pleure… Ça y est, elle pleure.

 

— Jéro, t’es pas drôle.

— …

— Jéro, tu ne peux pas me laisser !

— Tu es dans une grande ville. Tu demandes la gare, tu rentres chez toi tranquillement.

— Mais Jéro, on partait en vacances tous les deux… Qu’est-ce qui te prend ? Je ne dis plus rien je fais ce que tu veux…

 

Je les connais par cœur les mimiques de mademoiselle, les réactions de mademoiselle, les larmes de mademoiselle, les remarques de mademoiselle. Elle renifle, elle a des sortes de petits gémissements. Elle n’ose pas se mettre en colère. Une pancarte blanche, émergeant d’un eucalyptus magnifique, indique la gare. Les rues sont pleines de monde. À six heures du matin effectivement, j’imaginais qu’on arriverait les premiers.

...


— Jéro, je reste, je ne bouge pas de cette voiture.

 

Je me gare juste devant l’entrée de la gare. La déposer et partir.

 

— Tu fais ce que tu veux, je ne descendrais pas.

 

Dès que je suis seul, je vais prendre la place pour le concert ce soir. Il y a un petit hôtel dans la campagne à une dizaine de kilomètres. Je connais bien la patronne. Une grande femme maigre, à l’air désagréable. Une merveille quand on la connaît un peu.

 

— Avance Jéro, tu bloques tout le monde.

 

Cinq voitures derrière moi. Elle pleure encore. Elle vit sa fin du monde.

 

— Jéro avance, je te jure, je ne bougerais pas de cette bagnole !

— Qu’est-ce que vous foutez ? Vous gênez tout le monde ! Braille le grand Albert à l’air furieux qui s’agite devant le pare-brise.

 

Vas-y mon gars, déchaîne toi. Si tu pouvais savoir ce que j’en ai à foutre  de tes humeurs!

 

— Jéro, écoute, range-toi là sur le côté, on ne peut pas bloquer la circulation. On va discuter.

— Descends.

— Pauvre crétin de type, hurle-t-elle dans le barouf des klaxons derrière nous, ils vont appeler les flics, ils vont te casser la gueule… Mais enfin Jéro, mais merde Jéro qu’est-ce qui te prend ?

— Descends.

 

Les chambres sont parfaites dans cet hôtel. Demain matin, grasse matinée monumentale. Il faudra que je choisisse le concert demain soir. J’emporterai le « biniou », histoire de me taper le bœuf quelque part.

 

— Jéro, réponds-moi ! Jéro, arrête ce cirque, réponds ! … finalement, t’as toujours été qu’un pauvre type. T’arriveras jamais à rien, t’as pas de cœur… Réponds-moi Jéro !

 

Sa voix part dans les aigus. C’est désagréable. Je peux deviner exactement à quel moment elle va tenter de me frapper.

J’arrête sa main à ce moment-là.

 

— Descends.

—    On n’arrive à rien quand on n’a pas de cœur ! T’es vide, t’es qu’une coquille vide, un raté…

—     

Elle crie, elle pleure, un peu des deux. Elle passe d’une intonation à l’autre d’une manière curieuse. Elle se tourne pour attraper son sac sur le siège arrière. Elle ouvre la portière.

— On n’en a pas fini tous les deux. Tu vas entendre parler de moi !

 

Elle finit par hurler du trottoir. Elle s’engouffre brièvement de nouveau dans la voiture et tente d’agripper mon tee-shirt. Elle lance une main un peu au hasard, tous ongles dehors.

J’attrape sa main. Je la repousse brusquement. Je ferme la portière. Je sors là. Je n’entends plus ce qu’elle hurle devant la gare.

J’arrive à l’hôtel un peu plus tard dans la matinée. Je m’installe. La patronne a un grand sourire heureux en me voyant. D’autres musiciens sont arrivés la veille. Je redescends avec mon sax alto. J’ai envie de lui faire prendre l’air. Je fais un petit signe à la patronne en désignant le « biniou », elle me sourit en répondant.

 

— Bien sûr, sous les tilleuls.

 

Je descends l’allée du parc jusqu’au drôle de petit kiosque sous les arbres. Je sors le Selmer de son sac. Je respire lentement, plusieurs fois. Un air à odeur de tilleul, d’herbe coupée pénètre mes bronches. Je le souffle en travaillant : « Somethin' Else »

 

Somethin' Else : *Quelque chose d’autre, de neuf.

écouter: Somethin' Else


(c) mh,

 

 

 

Commentaires

yo !

Écrit par : mich | dimanche, 10 novembre 2013

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